Pour voir la musique

Comme beaucoup de compositeurs de sa génération, Michel van der Aa (né en 1970) possède aujourd’hui un “home-studio”. Avant d‘étudier la composition, ce jeune Hollandais a effectué des études d’ingénieur du son qui l’ont conduit à réaliser de nombreux enregistrements de pièces contemporaines.
Le passage à l’acte s’est ensuite accompli naturellement. “J‘étais toujours en contact avec des partitions, alors je me suis mis moi-même à composer.” De ses professeurs de composition (dont le plus connu est Louis Andriessen, un temps adepte du minimalisme façon Steve Reich), van der Aa pense avoir reçu plus d‘éléments techniques qu’esthétiques. “Ma musique ne sonne pas comme celle de Louis. Elle sonne certainement comme de la musique hollandaise par son aspect clair et net, mais elle comporte aussi une part de poésie.” Cette touche personnelle apparaît très tôt dans une pièce pour deux percussionnistes à rayonnement théâtral. “Les deux interprètes sont entourés du même set d’instruments. Mais, tandis que l’un joue pour de bon, l’autre se contente de mimer la production du son.”

L’intérêt grandissant pour la dimension visuelle incite le compositeur à s’inscrire à la New York Film Academy.One est la première œuvre résultant de cette formation soutenue de cinéaste. Opéra de chambre pour soprano, vidéo et bande sonore,One repose sur une triple présentation de la chanteuse canadienne Barbara Hannigan. “Barbara est parfois confrontée à son double diffusé par la vidéo. Elle quitte aussi la scène pour n’exister momentanément que sous une forme filmée. Elle est enfin évoquée par des femmes plus âgées qui s’expriment comme dans un documentaire.” Le titre peut sembler paradoxal. “Oui, si l’on s’arrête à la démultiplication du personnage central. Mais son destin est de se reconstruire totalement. Il s’agit, en fait, d’une œuvre sur le rapport de l’individu avec son environnement. L’héroïne n’est peut-être qu’une part de moi-même.”

On aurait tort de considérer One comme un opéra multimédia, l’essentiel n‘étant pas pour le compositeur d’utiliser des technologies de pointe mais d’employer les outils appropriés au traitement d’une idée dramatique.

One, barbara hallwayBarbara Hannigan in ‘One’

Car, pour van der Aa, “la musique ne s’arrête pas au son”, et il se trouve plus d’affinités avec des plasticiens (Anish Kapoor) ou des vidéastes (Bill Viola) qu’avec la plupart des compositeurs d’aujourd’hui, Ligeti excepté.“Sans doute pour avoir grandi avec les clips de MTV et la culture de l’image.”

— Le Monde, 23.09.03, Pierre Gervasoni